Nadia Agsous, écrivaine à la plume éclatée : «Il n’y a aucune honte à s’affirmer féministe»

depechedekabylie.com | 11-09-2016

La Dépêche de Kabylie : Voudriez-vous vous présenter à nos lecteurs ?
Nadia Agsous : Je suis journaliste, chroniqueuse littéraire et artistique. Je travaille actuellement comme chargée de communication interne dans une collectivité territoriale en région parisienne. Je suis modératrice et lectrice. Je suis native de Béjaïa et je vis à Paris depuis de nombreuses années.

Nous avons appris que vous étiez issue d’une famille d’intellectuels où la culture a une place de choix…
J'ai en effet baigné dans un environnement familial qui accorde une importance primordiale à l’instruction. J'ai été imbibée de valeurs humaines et humanistes qui ont nourri ma personnalité et structuré ma pensée. Ces fondamentaux essentiels à toute éducation ont été agrémentés d'une bonne dose d'ouverture d'esprit qui a attisé ma soif de savoir et de comprendre la vie qui se déploie devant moi et autour de moi.

De quoi parle votre premier ouvrage Réminiscences ?
Ce livre est un ensemble de textes, composés tantôt en vers tantôt en prose. Ces écrits ont été construits comme des historiettes qui se voulaient comme l’écho symbolique à un ensemble de mains dessinées par le peintre algéro-belge, Hamsi Boubekeur. J'ai exploré plusieurs thèmes : le lien de l’artiste au monde, l’érotisme, l’enfance au pays de l’origine, la découverte de la vérité enfouie au fond de soi, les emprisonnements, la liberté, le rêve, l’illusion, la désillusion, l'amour qui vient et qui va car rien ne dure... Nous sommes programmé(e)s pour accomplir des missions à «contrat déterminé», faire et refaire : telle est notre condition. D'ailleurs, ne sommes-nous pas, tous et toutes, quelque part, des Sisyphe ? Au sujet de Réminiscences, Frédéric Grolleau écrivait dans «le Littéraire.com» : «L’intérêt de l’ouvrage est de permettre de lire les textes et d’apprécier les mains représentées de façon déconnectée, les premiers assumant leur détachement des secondes : la passerelle proposée ici entre littérature et peinture n’a en ce sens rien de forcé. Nadia Agsous ne “réduit” pas les mains de Hamsi à une interprétation qui confisquerait leur vérité, elle les libère, au contraire, de tout recentrement possible».

Vous avez mis combien de temps pour enfin écrire un deuxième livre ?
En 2014, j’ai publié Des Hommes et leurs Mondes, Entretiens avec Smaïn Laacher (Editions Dalimen). Ce dernier est professeur de sociologie à l'université de Strasbourg. Il a publié de nombreux essais consacrés à plusieurs objets de recherche : l’école, les médias, la monnaie sociale, les violences faites aux femmes, le droit et son rapport à la violence, les flux migratoires internationaux, les déplacements de populations, le traitement de l’immigration par l’Etat et ses institutions, l'asile, l'immigration clandestine, les sans-papiers... Tout au long de ses travaux, S. Laacher lève le voile sur des phénomènes très peu connus, voire pas connus. Il propose, par exemple, une compréhension du fait migratoire, de son histoire, de sa complexité, de ses enjeux culturels, sociaux, politiques, économiques. Ce qui me semble intéressant, c'est sa démarche qui consiste à déconstruire les phénomènes sociaux pour les dépouiller des idées préconçues qui envahissent le sens commun et se retrouvent sur presque toutes les langues. Les populations qui font l’objet des travaux de recherches du sociologue se retrouvent confrontées à de nouveaux mondes ou à des univers en transition. Pour Laacher, la question est de savoir «comment le monde se défait-il pour ces personnes ? Qu’elles en sont les conséquences existentielles ? Comment ces hommes et ces femmes tentent-ils/elles de refaire du nouveau sur de l’ancien ?». Ces sujets m’intéressent et me touchent au plus profond de mon être car ils concernent la personne humaine. L’objectif de mon livre est de divulguer les idées de S. Laacher au plus grand nombre. C’est pourquoi, j’ai choisi de lui poser des questions sur des aspects de ses travaux qui sont au cœur de nos préoccupations aussi bien dans les pays européens que dans les pays du Maghreb. «Des Hommes et leurs Mondes» est susceptible d’intéresser un grand nombre d’Algériens et d’Algériennes qui s’intéressent à la migration. Il est aussi intéressant car il aborde la question des migrant-e-s sub-saharien-ne-s qui vivent sur le sol algérien dans une situation de dominé-e-s soumis-e-s à la violence (symbolique notamment) institutionnelle et à celle des citoyen-ne-s qui les tolèrent à peine. La partie consacrée à ce sujet épineux voire tabou, est un miroir tendu à nos compatriotes.

Etant femme et ayant vécu en Algérie, parlez nous de la condition de la femme dans notre pays ?
Concernant les femmes et leur statut juridique et social, je voudrais mettre l’accent sur un aspect d’une importance capitale. Beaucoup de personnes, parmi elles des femmes, considèrent le féminisme comme «has been» (dépassé). Or, cette question est d’une brûlante actualité. Le féminisme, c’est-à-dire la lutte des femmes (des hommes également) pour atteindre l’égalité entre les genres, est toujours à l’ordre du jour. Et il n’y a aucune honte à se définir et à s’affirmer comme féministe. En Algérie, malgré les amendements apportés au code de la famille, document social et juridique qui puise ses origines de la culture coutumière et du droit canon islamique (Fiqh), les femmes restent confinées dans un statut de minorité opprimée. Le droit les dépouille de toute individualité propre et les contraint à porter l’identité de procuration (fille de, épouse de, fille de) comme un stigmate. Les femmes n’ont pas les mêmes droits que les hommes. Elles sont soumises à l’autorité des hommes de la famille, détenteurs des pouvoirs familiaux. Malgré les transformations sociétales, notamment concernant les rôles des hommes et des femmes, le code de la famille continue à concevoir les hommes comme «les chefs de famille». L’héritage n’est pas égalitaire; les hommes sont autorisés à épouser 4 épouses (le contraire n'est pas envisagé). Le divorce unilatéral est toujours de vigueur. Comment voulez-vous ne pas être féministe face à ces discriminations ? Comment voulez-vous ne pas vous rebeller contre ces injustices ? Au lieu de traiter les féministes de «has been», nous devrions, hommes et femmes, main dans la main, crier, haut et fort, que c'est le code de la famille et tous les individus qui y sont favorables et le maintiennent, qui sont «has been». Beaucoup de problèmes sociaux que vivent les femmes de nos jours sont en lien étroit avec le statut juridique et social des femmes. Or, de nos jours, et de plus en plus, j'ai le sentiment que les discriminations inscrites dans les textes à l’encontre des femmes sont devenues invisibles; j'ai la conviction que pour beaucoup, hommes et femmes, elles sont vécues sur le mode du cela va de soi. «Normal ! - me disaient trois femmes. L'essentiel c'est qu'on puisse faire ce que l'on veut, dans la clandestinité certes, mais qu'importe ! L'essentiel c'est de vivre sa vie !». L’autre aspect que je voudrais mettre en exergue c'est mon refus de critiquer, de juger et de stigmatiser les femmes qui portent le voile aussi bien en France que dans les sociétés arabo-musulmanes. Il ne s'agit pas non plus de les contraindre à l'ôter car comment s'en prendre à une femme qui a fait le choix de voiler son corps alors que moi, je m'offusque à l'idée que quiconque m'interdise de m'habiller à ma guise et selon ma propre conception de la vie ? Notre liberté est aussi la liberté des autres. Respectons-nous mutuellement et nous bâtirons une société équilibrée et moins schizophrène ! De nos jours, le fait religieux a pris une ampleur considérable dans les sociétés. En Algérie, le droit de la famille s'imprègne de la charia (ne l'oublions pas !). La religion régente le moindre fait de la vie privée des hommes et des femmes. Le vocabulaire religieux est sur toutes les langues et se déploie presque partout dans les rues. A la lumière de ce constat, ce qui me semble pertinent de questionner, c’est le pourquoi du repli quasi-général des Algérien(ne)s sur la religion. En posant la question «il se passe quoi et pourquoi ?», on parviendra à comprendre ce phénomène qui fait florès dans notre société ; cela nous évitera de le juger et de le condamner !

Entretien réalisé par L. Beddar

 

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