"Le jour où Mme Carmel sortit son revolver" de Arezki Metref

Par Mokrane Gacem | lematindz.net | 14-04-2016

Arezki Metref vient de publier aux éditions Dalimen, un recueil de cinq nouvelles dédiées aux souvenirs d'une enfance vécue dans la banlieue indigène d'Alger en pleine guerre d'Algérie : "Le jour où Mme Carmel sortit son revolver" , "Tectonique des murs", "Les silences de ma mère", "Mme la France" et "Le jour où Menouar brisa son silence".

Sous le prisme littéraire du mentir/vrai si cher à l'auteur qui d'un revers de plume passe du réel à la fiction et inversement, il nous restitue dans ses aspects tragiques et humains le microcosme social qui fut le berceau de son enfance et de son inspiration. C'est là aussi qu'il se prit d'une passion irrépressible pour son institutrice fascinante par sa beauté et le mystère qui l'entoure.

Le jour où Mme Carmel sortit son revolver tout a basculé. Mme Carmel vit au cœur de la tourmente, elle porte un pistolet dans son sac et ne le dérobe pas à la vue de ses élèves. Est-ce par peur ou par engagement ? Qui sait ? Situation incongrue pour une maîtresse d'école. Son corps finira dans une crevasse, mais elle laissera dans le cœur du petit indigène la marque indélébile d'un amour obstiné à lui retrouver un visage et une présence éclipsés par le temps et la mort. Son souvenir sera désormais le fil d'Ariane à travers lequel le jeune garçon tissera son destin jusqu'à devenir lui même instituteur et revenir enseigner dans cette classe où naquirent ses premiers émois pour cette femme évanescente et sublimée.

Vécue ou imaginée, l' histoire de cet amour platonique pourrait prendre pour le lecteur le sens d'une parabole qui dit la complexité et l'étrangeté du rapport qui lie l'Algérie et la France dans sa double dimension contradictoire violente et fascinante.

A la mémoire à peine éclose que nourrit le regard candide et néanmoins espiègle du petit garçon, s'articule dans une narration convaincante celle de l'adulte désabusé, aux relents de nostalgie et d'amertume.

Quelques faits significatifs, quelques traits saillants sur de vagues portraits, quelques objets insolites suffisent au talent de l'auteur pour nous plonger dans l'atmosphère de la guerre et de l'après-guerre emplie de drames et de peurs, d'amours et de haines, d'espoirs et de morts, d'illusions et de désenchantements.

La tectonique des murs, dans cette nouvelle, le mur n'est pas une cloison sourde et muette, mais une ouverture miraculeuse par laquelle sort au grand jour le slogan subversif de l'idéal clandestin. Comme un écran de cinéma où se joue la trame de nos malheurs, il participe au récit de notre odyssée dramatique et fixe notre mémoire.

De l'étincelant mot d'ordre "indépendance de l'Algérie" qui brave l'obscurité coloniale au cri de "Liberté" écrit en lettre de sang, rue de l'Indépendance par une jeune victime du massacre de 2001 en Kabylie, le mur témoigne de la continuité du même combat pour la dignité. Cet objet anodin en soi, que nous rasons de nos silhouettes indifférentes nous parle, nous interpelle. Il est le miroir de la conscience active qui émerge des tréfonds de la société, le porteur des mots d'espoirs dans la morosité quotidienne. L'auteur lui doit quelque part son éveil et le consigne dans ses souvenirs comme un livre ouvert sur la tragédie commune.

La tectonique des murs est une architecture, une géologie de la vie en butte à l'arbitraire qui suscite chez l'écrivain une profonde réflexion et incline son écriture vers le puisard des souffrances populaires qui dévoile la densité de son humanité.

Les silences de ma mère raconte l'histoire d'un amour mutilé entre une mère et son fils. Un amour sans effusion, qui ne se dit pas, ne s'exhibe pas. Des remparts de silences inexpugnables l'enferment dans les cœurs, créant entre eux, des distances qui les rend inconnus l'un pour l'autre sous le même toit familial, sous la même chape du code social.

Cette situation affecte douloureusement l'enfant et en dépit de l'attitude en apparence froide de sa mère, c'est à son ombre qu'il se construit, se façonne. Elle lui apprendra à tempérer ses enthousiasmes, à accéder à la lucidité douloureuse de garder son calme, atténuer ses ardeurs. Elle lui insufflera la dose de scepticisme et d'incrédulité nécessaire qui lui feront observer une distanciation glaciale par rapport aux choses. Le legs de la mère est prégnant "C'est par sa faute que je n'ai pas une âme de leader. C'est grâce à elle que je ne serai jamais un mouton".

Mme la France désignation sarcastique de la France coloniale dans le langage populaire, s'incruste dans la mémoire du petit indigène avec son double visage séducteur et abominable. Elle est "civilisée", propre, belle, aimant la poésie, mais reste tout de même sous cet aspect, lointaine, étrangère, inaccessible ! Par ailleurs, elle assujettit le pays, enseigne le mensonge et parée d'un uniforme, distribue la peur et la mort parmi les enfants et les adultes. Sous cet autre aspect, elle est omniprésente et pèse de toute son autorité. Tandis que le fils se laisse gagner au vent de la rébellion, le père, vétéran de la Seconde Guerre, malade d'avoir sacrifié sa jeunesse et son pied gauche, ne cesse de maudire «Mme la France».

Le jour où Menouar brisa son silence est un jour exceptionnel, le premier de l'Indépendance. Le taciturne Menouar retrouve soudain la parole «une volubilité torrentielle et ponctuelle quoiqu ' incompréhensible, donnant l'impression qu'il ravitaillait d'urgence un puits menacé d'assèchement par le silence de tant d'années». C'est un jour de liesse, une fête démesurée pour une fin de nuit coloniale.

Mais est ce vraiment le dénouement pour Menouar et son quartier des Eucalyptus ?

"Le lendemain, il était redevenu tout aussi silencieux qu'avant l'Indépendance. Il n'ouvrit plus la bouche jusqu'à sa mort, septuagénaire, le 06 Octobre 1988. Une balle perdue". Ce n'est donc pas fini ...

 

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