Essai . «Des hommes et leurs mondes» de Nadia Agsous : Venus d’ailleurs

elwatan.com | 05-03-2016

Au fil des ans, le monde se dérègle, engendrant des problématiques de plus en plus complexes à résoudre.

Exemple frappant qui monopolise l’attention de l’opinion publique et des médias : la question des réfugiés, ces êtres venus d’ailleurs à la recherche d’un eldorado salvateur. La misère, la guerre, la mauvaise gouvernance, sont trois fléaux qui fabriquent les nomades modernes.

Pour comprendre ces sujets complexes, on peut lire l’ouvrage de Nadia Agsous paru récemment, Des hommes et leurs mondes, recueil d’entretiens avec le sociologue d’origine algérienne, Smaïn Laâcher, qui traite de ces questions et apporte des éclairages très pertinents sur les tenants et les aboutissants de cette poussée migratoire.

Aujourd’hui reconnu comme un des spécialistes mondiaux de ce phénomène, Smaïn Laâcher est né en Algérie dans les années cinquante avant d’immigrer avec ses parents en France. Son père, lettré originaire de Biskra, a favorisé en lui l’amour des études. Et, comme il le dit si bien : «Depuis mon enfance, j’ai toujours aimé trois types d’activités : la politique, le cinéma et le football».

Dès le début des entretiens, on est plongé dans l’univers des réfugiés et des sans-papiers à la recherche d’un monde meilleur qui, hélas, échoue généralement dans des centres de regroupement précaires. Les pages se tournent et le lecteur a l’impression qu’il refait le périple de ces nomades de la modernité pour arriver dans l’impasse de Sangatte, à quelques encablures de l’Angleterre.

Un peu comme le fait l’auteur brésilien Jorge Amado dans Les chemins de la faim, Smaïn Laâcher, par ses réponses, dresse le portrait du réfugié et bat en brèche beaucoup d’idées reçues sur le sujet. On est loin de l’image médiatique de réfugiés très pauvres, car pour entreprendre une telle odyssée il faut des moyens financiers conséquents. D’autre part, ces immigrants deviennent malgré eux la proie facile d’esclavagistes modernes qui tirent profit de leur détresse et les tiennent à leur merci. Le sociologue parle d’une «marchandise sans identité».

Ces demandeurs d’asile ne vont pas dans n’importe quel pays et choisissent des pays qui offrent des conditions d’accueil décentes et satisfaisantes, comme l’Angleterre. La France, signataire de la convention de Genève, et contrairement à ce qu’affirme son extrême-droite, a durci ses conditions d’accueil et de délivrance des titres de séjour.

Le sociologue aborde ensuite la vision par l’Occident des sans-papiers considérés comme des sortes de parias venus s’accaparer des droits sociaux quand les réfugiés ont d’autres motivations que l’histoire de l’immigration prouve clairement. Smaïn Laâcher décortique l’attitude de la France en tant qu’Etat qui envisage ces nouveaux étrangers d’une manière particulière : «Les immigrés sont des êtres embarrassants car ils posent des problèmes auxquels on ne s’attendait pas. Le surgissement de toute immigration chahute les certitudes et oblige à une redéfinition de l’ordre national car il y a de nouveaux venus et il faut leur faire une place».

L’ouvrage aborde d’autres sujets qui nous intéressent par leur actualité brûlante comme les violences faites aux femmes subsahariennes réfugiées dans les pays maghrébins. Il s’agit surtout du phénomène du viol les concernant et qui nourrissent les faits divers. Le sociologue explique l’impunité à l’égard des violeurs en ces termes : «Dans les pays du Maghreb, les Africains-subsahariens, et en particulier les femmes, font quotidiennement l’objet d’attouchements sexuels et de brimades. On leur met la main aux fesses, on leur touche les seins, on les insulte, etc.

Ces comportements à l’égard des Africaines ne sont pas des phénomènes isolés. Mais, il ne leur viendrait pas à l’idée d’aller se plaindre car pour porter plainte, il faut déjà entrer dans un commissariat». Donc, en dépit des discours humanistes qu’on entend ici ou là, les réfugiés ne sont pas toujours les bienvenus où ils vont.

Dans la dernière partie de l’ouvrage, Laâcher aborde la question des immigrés après leur installation dans les pays d’accueil comme la France et le devenir de leurs enfants. Dans ses réponses, il accorde une grande importance au mot «trajectoire» qu’il définit comme «un trajet parcouru et accompli ainsi que les chemins suivis tout en soulignant qu’il n’existe pas d’itinéraires rectilignes, sans épreuves, sans carrefours, sans possible retour en arrière», ajoutant qu’une trajectoire «s’analyse à la fois dans le temps et dans l’espace». Le sociologue donne des exemples concrets de jeunes issus de l’immigration qui ont intégré de grandes écoles, au prix de sacrifices importants et d’un effort immense d’adaptation pour se conformer à un certain corporatisme.

Ce sont donc des ruptures avec une manière d’être et une manière de penser qui produisent l’excellence. D’autres réflexions rendent l’ouvrage d’un grand intérêt, voire d’une utilité car il propose aussi des idées pour réduire les conflits et les inégalités sociales dans les sociétés d’accueil. Les entretiens avec Smaïn Laâcher menés et proposés par Nadia Agsous donnent du sens à un monde devenu illisible par l’aveuglement des politiques et des intérêts étriqués.

La contribution de la journaliste et auteure s’avère précieuse puisqu’elle agit tout au long de l’ouvrage comme une médiatrice entre un travail de recherche académique et les questionnements d’un lectorat interpellé quotidiennement par le destin d’hommes et de femmes jetés sur les routes du monde.Slimane Aït Sidhoum

Nadia Agsous, «Des hommes et leurs mondes», Entretiens avec Smaïn Laâcher. Ed. Dalimen, Alger, 2015.

Slimane Aït Sidhoum

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