Chuchotements, Leïla Aslaoui-Hemmadi

lacauselitteraire.fr | 03-02-2016

Et elle s’en va déterrer les vérités enfouies

L’attente dans un aéroport parisien. Au cœur de ce départ précipité, ce temps vide qui suspend tout sur son passage est propice au doute, à l’inquiétude, à la peur et aux réminiscences. Le présent douloureux fait appel à des souvenirs d’antan : la naissance, l’enfance passée dans la maison des grands-parents à l’époque coloniale, le père mort pour la patrie, la grand-mère belle, élégante, qui a assumé la responsabilité familiale pour pallier l’absence des hommes sacrifiés pour l’indépendance du pays.
Dans cet aéroport, le suspense pèse sur la tête de Hourria, comme une épée de Damoclès. Et pendant ce temps où elle est assise sur des charbons ardents, la voix triste et inquiétante de sa mère au téléphone envahit son esprit. Le souvenir de ses sanglots l’angoisse encore davantage. Son désarroi est sur le point d’atteindre son acmé lorsque… La voix de l’hôtesse nasille pour annoncer le décollage imminent vers Alger.

Pourquoi sa mère pleurait-elle au téléphone ? Que s’est-il passé ? Un drame ?
Hourria est avocate. Elle est veuve – son époux, journaliste, a été assassiné par des terroristes. Elle vit dans une société envahie par la violence et « prise en otage par l’ignorance et la haine » ; une société où tout est « aib » (indécent), « hchouma » (honte), « haram » (péché), où il est exigé de « se taire au nom des convenances » ; une société qui a perdu ses repères et qui prend l’allure d’une immense jungle où tout se chuchote, où tout se règle à coups de sabre, de mensonges et d’hypocrisie. Hourria regrette amèrement la vie dans la ville d’antan. Cette nostalgie d’une époque révolue est exprimée à travers la chanson El-Assima (La Capitale), qui vante le passé « glorieux » de la ville où vit Hourria. Cette chanson, elle l’écoute en boucle, comme un baume sur une plaie douloureuse.
Dès les premières pages de Chuchotements, l’auteure, Leïla Aslaoui-Hemmadi ne fait point chuchoter Hourria. Cette femme qui joue à la fois le rôle de protagoniste et de narratrice omnisciente et omniprésente raconte par le biais d’une langue qui a une amplitude et parle d’une voix qui a un pouvoir de résonnance.
A travers ce récit à la fois narratif puisqu’il met en scène une série d’événements ancrés dans deux temporalités, passé et présent de narration ; descriptif car il décrit des lieux, des personnages, des comportements, des traditions, des habitudes, et argumentatif étant donné qu’il « dénonce » et cherche à convaincre les lecteurs et à attirer leur attention sur la décadence de leur société, Hourria, femme meurtrie par les assassinats des hommes de sa famille, parle, dit, raconte, narre… Telle une écorchée vive. Cette « créature » de l’auteure, cet « être de papier », est incroyablement authentique, sincère, franche, directe. Son verbe juste et libre la fait émerger comme un personnage qui vit en décalage de sa société qu’elle observe attentivement et critique acerbement.
Peu à peu, au fur et à mesure qu’elle avance dans son récit, alors que sa narration nous plonge dans le cœur d’un présent effroyable et angoissant, Hourria se/nous promène sur l’échelle du temps en recourant au passé par le biais d’analepses. Ce va et vient entre les deux temporalités crée une impression de proximité et de prolongement, comme si l’auteure cherchait à attirer l’attention des lecteurs et des lectrices sur le fait que le présent est la continuité du passé ; comme si l’Histoire se répétait ; comme si elle tournait en rond dans une spirale de mensonges, de non-dits, d’hypocrisie, de traîtrise… C’est ainsi qu’elle s’en va déterrer des vérités enfouies afin de les faire éclater à la lumière du grand jour.
En racontant l’histoire de son pays, l’épopée militante de sa famille et les sacrifices de ses parents qui ont milité – certains sont morts pour l’indépendance du pays –, Hourria, cette femme qui « sait ce qu’elle veut et surtout ce qu’elle ne veut pas », dévoile l’une des plaies de sa société dans laquelle elle vit ; une société où « l’homme propose, dispose, conclut et emballe ». Dans ce pays-là, les femmes, les semblables de Hourria sont des « mineures à vie ». Dans la vie quotidienne, elles sont « battues », « harcelées », méprisées, utilisées comme butin de guerre. A ce propos, Hourria questionne avec colère :
« Combattantes d’hier, oubliées et délaissées ? Les mères, les épouses, les victimes assassinées par la bête et interdites de paroles ? Les violées “coupables” et aguicheuses ? Les répudiées, jetées dans la rue, les non “hidjabisées”, responsables des séismes, des inondations, de la débauche ? Les héritières d’une demi-portion du gâteau préparé pour les hommes et seulement pour eux ? » (p.344).
Mais si Hourria dénonce ouvertement et sans ambages les violences physiques et symboliques faites aux femmes en raison de leur appartenance au sexe féminin, elle se montre, cependant, très critique, et parfois impitoyable à l’égard de ses paires. Ainsi, tout au long du roman, elle met en lumière le monde « effroyable » des femmes et leur rôle dans la reproduction des idées arriérées, injustes et discriminatoires. C’est dans un langage intransigeant qu’elle dénonce les situations dans lesquelles des femmes oppriment et dominent d’autres femmes :
« Les femmes semblables à de féroces prédateurs guettent leur proie. Des femmes comme elles qu’elles phagocytent, briment, soumettent à leurs caprices, leurs croyances, déchiquettent et jettent tel un vêtement hors d’usage » (p.205).
Chuchotements est un récit romancé, admirablement courageux, écrit et raconté par « une femme-courage ». C’est le roman d’une colère ; c’est un cri de cœur contre la falsification de l’histoire, pour « le devoir de vérité » ; c’est le fruit d’un besoin pressant de savoir, de dire, de lever le voile sur des vérités enfouies ; pour une nécessaire réhabilitation de la mémoire individuelle, familiale et collective. Ce roman est une critique acerbe de l’instauration de la « Réconciliation nationale » (El Moussahala El watanya). C’est un miroir grossissant de la société dans laquelle nous vivons et son lot de travers, d’injustices, d’incohérences, de contradictions. Tout au long de ce récit où la réalité et la fiction se mêlent et s’entremêlent, chacun trouvera un écho à son histoire, à celle d’un proche, d’un voisin, d’une connaissance ; une histoire commune à tant d’hommes et de femmes meurtris dans leur chair.
Chuchotements s’inscrit dans le cadre d’une écriture de femmes dans un paysage littéraire très longtemps et encore « monopolisé » par les hommes ; écriture qui de nos jours a tendance à émerger comme un corpus sur la scène littéraire algérienne. En écrivant, ces femmes se disent, se mettent en scène, se dévoilent, expriment leur point de vue, leur sensibilité, mettent en lumière leur monde, leurs idées, leurs particularités, leurs préoccupations. C’est ainsi que sous leur plume, l’écriture romanesque, fictionnelle ou autre, devient un lieu où elles s’approprient le statut de sujet à part entière confisqué par les hommes qui font les lois ; l’écriture devient alors un espace intime et personnel où elles deviennent visibles, affirment leur identité, disent par la langue, ses accessoires et ses infinies subtilités, qu’elles existent et qu’elles sont actrices à part entière de la société dans laquelle elles vivent même si la loi leur permet, pour l’instant, de n’exister que par procuration, c’est-à-dire en tant que filles de, épouses de, mères de, sœurs de, cousines de…
Cette posture de femme qui s’affirme haut et fort, au-delà des lois qui oppriment, infantilisent et avilissent, Leïla Aslaoui-Hemmadi, à travers son personnage romanesque, Hourria, l’assume parfaitement !

Nadia Agsous

 

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