Les mots et les murs

lesoirdalgerie.com | 24-01-2016 | Par : Abdelmadjid Kaouah

Arezki Metref, coup sur coup, vient de nous donner à lire deux titres. Avec La traversée du somnambule, il nous offre une exploration du fameux mentir/vrai mis à l’honneur par Aragon et Le recueil de chroniques qui se place aussi sous les auspices de Gabriel Garcia Marquez et de Borges. Un livre comprenant «vingt-sept leçons d’écriture», selon le romancier Boualem Sansal qui signe la préface.

I ci, dans ces colonnes, c’est le recueil de nouvelles, Le jour où Mme Carmel sortit son revolver et autres nouvelles qui retient mon attention. Il s’agit de cinq nouvelles dont la première en est le titre générique. Aussi loin que m’accompagnent les écrits de mon ami Arezki Metref, j’ai toujours été frappé par son art de faire reculer les genres. D’en jouer avec subtilité et érudition. C’est le cas avec l’art de la chronique, vouée aujourd’hui généralement au journalisme. Un compromis subtil entre le fait journalistique et la création littéraire. Faut-il rappeler que le journalisme a été qualifié de «littérature de l’éphémère». C’est à ce carrefour qui n’est pas sans péril que l’écriture de Metref s’est construite au fil du temps et de sa matière au point de nous offrir dans les colonnes de la presse de véritables textes littéraires et civiques. Ce qu’écrit Arezki Metref à propos de la chronique : «une histoire qu’on raconte avec l’impératif de faire au mieux pour la rendre agréable au lecteur », n’est-il pas aussi valable pour la nouvelle ? Mais pour cette dernière, pour reprendre un concept littéraire, «l’instance d’énonciation» n’est pas de la même nature ou texture. Dans la chronique, celui qui parle est déjà identifié, presque sans masque ni filtre. Il se prête aussi à l’interpellation. Dans la nouvelle, tout procède du regard et de la parole du narrateur même si on sait que derrière le personnage il y a un auteur. Ils se confondent le plus souvent dans ce recueil de nouvelles aux forts accents autobiographiques, en dépit de l’avertissement. L’auteur, et c’est là sa réussite au plan narratif, a su restituer la fraîcheur et le talent imaginatif de l’enfant qu’il n’est plus pour en investir son personnage. C’est ce travail de construction et de déconstruction narrative qui fait que nous sommes bien du côté de la littérature et non du témoignage ou du commentaire. De la quête et non de l’enquête. De ses blessures d’enfance, l’auteur nous hisse à la hauteur de l’épopée. L’enfant qui se cherche, taraudé par des questions qui le dépassent, glisse au fur et à mesure du développement des nouvelles à hauteur de l’épopée. Et l’horizon épique est circonscrit dans les limites d’un quartier «indigène» où l’histoire se donne à lire, à décrypter, par le regard d’un enfant qui se construit en même temps qu’il se confronte à des défis. Metref décrit une famille urbaine, en banlieue, dans les années cinquante, à quelques encablures de la capitale. Mais elle semble se situer sur une autre planète n’ayant de commun avec la cité des Eucalyptus que ces fameux «évènements d’Algérie » qui mettront tant de temps à trouver leur juste qualification : guerre. Dans ce lieu clos, où unités de temps et de lieu imposent leur règle, se déroulent la routine de la vie et la tragédie. La colonisation dans ce qu’elle a d’ordinaire et de dramatique. Metref n’inflige pas au lecteur un laïus anticolonialiste stéréotypé. Il procède par suggestions, touches successives et campe des personnages blessés, hors du commun mais aussi vulnérables. Et l’héroïsme n’en est plus que significatif. Personnages anodins ou hauts en couleur, ils participent tous de cette humanité douloureuse dans la cosmogonie d’un quartier qui tutoie la grande histoire, parfois à leur propre insu. De quoi Mme Carmel, cette enseignante, de surcroît amazone coloniale, est-elle le nom ? La beauté de son visage qui fascinait tant l’enfant procédait de cette civilisation de la carotte et du bâton, ou plutôt, l’opium et le bâton. Fascination et répulsion qui de la guerre à l’indépendance est loin de s’épuiser. Engrenage colonial dans lequel les Algériens ont tant donné à Mme la France, titre de l’avant-dernière nouvelle. Tel le père Belaïd parti libérer cette Dame occupée, aux côtés de Mouloud Mammeri, son condisciple et ami, revenu «les métatarses broyés» mais scandant à tout vent des strophes de Lamartine et ne connaissant point Borges. Au point que le fils prenait ce dernier pour un natif de Kabylie… «Enfant de la frontière qui enjambe l’indépendance donne des souvenirs», confesse le narrateur de Tectonique des murs. Indépendance perçue comme une entité fabuleuse attendue par les adultes comme les enfants. Mot magique inscrit sur les murs du quartier mais qui plus tard ne tiendra pas toutes ses promesses. Metref mélange à ce propos, passé et présent, enchantement et désenchantement au fil des ses récits. Avec une superbe maîtrise de la mémoire, il établit les correspondances et les faisceaux entre passé et présent, luttant pied à pied contre le mythe ou plutôt les mystifications postindépendance qu’une nouvelle génération renvoie dans un regard de reproche à la sienne, à la nôtre… Les murs, paradoxalement, aux premiers jours de l’indépendance furent des embrayeurs de liberté, grâce aux mythiques ciné-pop lancés par l’anticolonialiste René Vautier. Ces murs se transformeront vingt plus tard en miroirs de la réclusion et du chômage. En parallèle s’écrivent ainsi deux histoires duelles. Au cœur du recueil, pour ainsi dire, s’intercale la nouvelle Les silences de ma mère, la plus pathétique, à notre sens. Et parmi la diversité des personnages campés ou esquissés dans le recueil, la mère, personnage tout en silence et discrétion, en est la plus signifiante. Ombre gardienne, un pied dans le monde ancien traditionnel, et un pied dans une modernité qu’elle porte avec élégance déconcertante. Fille d’instituteur de gauche, qui apprit par effraction, en quelque sorte, la langue française, elle est la réplique discrète d’un époux qui écrit des alexandrins à tout va, si lointain des soucis du ménage… Pour être un personnage d’exception, il n’en est pas moins emblématique de nombreux Algériens. La mère, née dans une famille où l’écriture sous toutes les formes est courante, est marquée par «un signe divinatoire» qui la charge de devoirs et de tristesses. Gardienne du feu pour ses proches, elle doit s’effacer, même lorsqu’elle se peigne, elle doit le faire dans une extrême pudeur. «Le silence de ma mère est le verdict d’une grande douleur.» Le narrateur, et je soupçonne qu’il s’agit plutôt de l’auteur, pose cette question quasi impudique au regard de la tradition : «Ma mère avait-elle un corps ?» Il faut avouer que dans notre génération une telle question était inimaginable. Distante et proche dans la noblesse de ses silences, la fille de l’instituteur kabyle communiste portait la mémoire invaincue des ancêtres massacrés d’Icherriden... Remarquons, ce n’est guère habituel dans l’évocation de la mère dans la littérature algérienne, que ce portrait renvoie comme un miroir inversé au fils, qui y retrouve une part des secrets de sa personnalité. La mère tempère les enthousiasmes et l’emphase. Un portrait de la mère et un autoportrait du fils d’une grande sincérité… Je termine cette recension en évoquant un peu trop rapidement les personnages qui habitent et donnent tout leur sel à ces nouvelles. Belgacem, le concierge de l’école, El Hadj, le marchand de pois chiches, détenteur d’un lourd secret ; Kad, le tenancier du café maure ; les Mooglie sacrifiés, et ce Boulahyia, parachutiste sans état d’âme ; et face à lui, le mystérieux Menouar, personnage dont l’histoire résume à elle seule une trajectoire de l’histoire d’un quartier et par la même d’un pays. Du silence à la parole, un long et douloureux cheminement qui s’écrira dans la souffrance et le sang et la confiscation autoritaire de nombreux rêves de fraternité citoyenne. Et quand on referme le recueil, on se dit qu’on vient de lire en fait un vrai roman.
A. K.
Le jour où Mme Carmel sortit son révolver et autres nouvelles, Editions Dalimen, 2015.

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