Le dernier ouvrage d’Adriana Lassel : Santiago-Alger

elwatan.com | 26-12-2015

la-maison-au-bout-du-mondeL’écrivaine algéro-chilienne se confie comme jamais auparavant.

Tout écrivain puise de manière plus ou moins forte et plus ou moins apparente dans son expérience et sa vision de la vie. Adriana Lassel ne pouvait donc échapper à cet axiome littéraire. Cela se vérifie déjà d’une certaine manière dans la thématique de ses précédents romans, tels Lucas le Morisque ou le destin d’un manuscrit retrouvé (Tell, Blida, 2007), Un parfum de vie (Thala, Alger, 2010) ou Cinq années avec Cervantès (Dalimen, Alger, 2012) qui tous croisent le monde hispanique et l’univers historique et culturel de l’Algérie, soit les deux dimensions essentielles de la vie de l’écrivaine algéro-chilienne. Avec Une maison au bout du monde (Dalimen, Alger, 2015), Adriana Lassel signe un ouvrage délibérément autobiographie et largement passionnant.

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La trame de cette saga évolue autour d’un personnage particulier qui n’est autre que la maison familiale qu’elle découvre enfant : «Des années auparavant, quand mes parents étaient aller visiter la maison, ils m’avaient emmenée avec eux, rue Chiloé 1156. Elle avait une large façade de couleur jaunâtre, comme une banane mûre, avec un soubassement de couleur marron.

La surface du mur n’était pas lisse mais rugueuse, et plusieurs traverses rectangulaires l’entrecoupaient, lui donnant un cachet géométrique et élégant ; dans une niche en haut du mur, il y avait une tête sculptée dont les traits rappelaient les images de Christophe Colomb». Cette maison, assez vaste et cossue, est déjà pourvue d’une âme puisqu’elle a alors près de cinquante ans. Elle a surtout un patio, couvert d’une treille et, par sa description, on peut vérifier combien l’architecture musulmane a influencé les constructions latino-américaines à travers l’Espagne.

Au moment où commence le récit, la maison a été restaurée. La narratrice se souvient qu’elle avait périclité : «Nous l’aimions et, comme cela arrive parfois dans les histoires d’amour, un jour nous l’avions abandonnée, chacun avec une bonne raison». On découvre alors l’histoire d’une famille chilienne qui, comme beaucoup d’autres, vient de l’intérieur du pays pour se fixer à Santiago du Chili, capitale du pays que l’on nommait «la terre au bout du monde».

Ce parcours à la fois géographique, social et affectif renseigne sur l’évolution de la nation chilienne mais aussi sur le monde d’alors, partagé entre deux blocs antagonistes. Même cette dimension géostratégique influe sur la vie de la famille. Le père qui a réussi à fonder un cabinet de comptabilité assez prospère est catholique et conservateur, tandis que la mère, enseignante, a des opinions très à gauche. Mais – et c’est un élément constant de ce livre – l’auteure ne se départit jamais d’une volonté de dire les choses au plus près de la réalité. Rien ni personne n’y est tout noir ou tout blanc.

Le père finit par accepter qu’un trotskiste épouse sa fille aînée et l’on peut voir, par ailleurs, que la mère, pourtant admirablement engagée dans ses idées et son sacerdoce, se laisse parfois influencer par les différences d’origines. Ce ton juste qui cultive la nuance fait la force de ce récit autobiographique qui a la consistance et la saveur d’un roman servi par une écriture simple et élégante. Les personnages sont brossés en touches légères et efficaces. Les faits sont relatés avec une minutie qui laisse penser que l’auteure possède une belle mémoire ou a tenu des journaux intimes.

On suit ainsi avec aisance la petite Andréa (donc Adriana Lassel) dans ses premières années avec, notamment, l’épisode de son passage dans une école de sœurs catholiques où elle découvre durement comment l’hypocrisie peut léser la sincérité. On la découvre ensuite, adolescente solitaire et tourmentée, déjà passionnée par l’écriture littéraire, percevant l’agitation politique du pays, aimée à seize ans par son premier soupirant… Puis à l’université et son bouillonnement intellectuel, la découverte des engagements et le soutien aux causes justes dans le monde, dont celle de l’Algérie.

Puis le métier d’enseignante, dans une petite ville, étrennant une liberté individuelle inédite pour elle, l’entrée dans une école d’art dramatique et, en 1962, l’écriture d’une pièce qui lui vaut un prix et un voyage à Cuba où sa vie basculera. Elle s’y retrouve assise à la table d’un certain Salvador Allende, son compatriote et futur président du Chili qui sera renversé et assassiné lors du coup d’Etat militaire de 1973. Elle participe à une excursion dans la Sierra Maestra avec de jeunes combattants algériens qui, l’indépendance acquise, ont été invités à découvrir l’île de la Révolution.

Parmi eux, Fethi qui devient le personnage central de la vie d’Andréa. Leur amour les fait rester à Cuba près de deux ans. Fethi s’engage même dans les Brigades internationales lors de la Crise des Missiles. Ils se marient, puis s’installent en Algérie avant d’aller enseigner en Chine à la veille de la Révolution culturelle.

Puis, retour à Alger où elle vit à distance l’avènement de la dictature de Pinochet dans son pays natal et l’arrivée des réfugiés chiliens. Et, plus tard, ce 5 octobre 1988 très particulier, entre son balcon d’où elle peut voir les émeutes populaires et la radio ou le téléphone pour suivre le référendum chilien mettant fin à la dictature ! Avec cette maison de Santiago comme marqueur des moments de l’existence, Adriana Lassel propose là un livre vivant, agréable, instructif et émouvant.

A. Ferhani

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