CHUCHOTEMENTS DE LEÏLA ASLAOUI-HEMMADI Les femmes, l’histoire, la patrie et la mémoire

lesoirdalgerie.com | 20-10-2015

ChuchotementsLe dernier-né de l’auteure Leïla Aslaoui-Hemmadi vient de paraître aux éditions Dalimen. Chuchotements figure parmi les ouvrages littéraires les plus attendus de la rentrée culturelle, notamment à l’occasion du Salon international du livre d’Alger (Sila) prévu du 29 octobre au 6 novembre 2015.

Par un effet de clin d’œil complice, voilà un roman dont le titre et l’illustration de couverture créent tout de suite une connivence avec le lecteur.?Celui-ci se demande aussitôt après à quelle nouvelle histoire d’amour (entre l’auteure et son sujet) est-il convié à découvrir les péripéties...? Il sait que, cette fois encore, il est invité à partager les délices et les tourments d’une possession romanesque qui ne s’éteint jamais.?

Le lecteur averti connaît la motivation de Leïla Aslaoui-Hemmadi dans la conduite de chaque ouvrage, si fortement interpellée par ses thèmes et ses personnages qu’elle en est comme «habitée».?En l’occurrence, ce nouveau livre ne peut que combler ses attentes, d’autant qu’il a affaire à un écrivain de grande sensibilité.
Celle qui réussit ses œuvres tout en se bonifiant s’est évidemment surpassée pour offrir un roman du meilleur cru. Chuchotements s’inscrit, d’ailleurs, dans le couronnement d’une carrière littéraire déjà si riche.?Sans doute est-ce l’œuvre de l’accomplissement, d’accomplissement, celle qui parachève l’édifice patiemment construit depuis une trentaine d’années.?Sans doute aussi que ce livre préfigure un autre ouvrage en chantier et d’une architecture encore plus harmonieuse... Commençons déjà par prêter l’oreille à ces étranges chuchotements que suggère le titre.?Un bruissement de ruche, comme une vie souterraine que ne sauront découvrir que ceux qui savent écouter.?
Les murmures d’une foule ? Des confidences faites en aparté et que le lecteur seul est censé entendre ??Ou bien s’agit-il de discerner des vérités que d’autres veulent cacher ? Connaissant l’engagement et le combat de Leïla Aslaoui-Hemmadi pour tout ce qui est conforme à la justice, au droit et à l’équité, le titre de son ouvrage ne prête pas à confusion.?Et si, comme le faisait remarquer l’écrivain Romain Rolland, «le monde se nourrit d’un peu de vérité et de beaucoup de mensonges», il est alors du devoir de l’intellectuel de mettre au jour les vérités qui dérangent, les raisons cachées et les secrets enfouis.?
Les dire quitte à se faire haïr, en se projetant d’emblée dans la confrontation pour que tout devienne lumineux et audible pour le lecteur. Pour que «le mensonge, comme l’huile, flotte à la surface de la vérité» (Sienkiewicz, écrivain et patriote polonais). Et comme il s’agit (ne l’oublions pas) de littérature, le livre sera ainsi traversé de choses réelles et fictives, de souvenirs nets, de fulgurances mémorielles et de réminiscences imprécises qui donnent du liant à l’intrigue.?
Dans cette histoire écrite à la troisième personne, le lecteur ne risque pas de se perdre dans un labyrinthe : il obtient les informations qui vont guider ses pas au fur et à mesure qu’il s’engouffre dans le dédale de l’Histoire en compagnie de l’héroïne du roman. Car Leïla Aslaoui-Hemmadi a composé ici une pièce polyphonique que domine la voix — très persuasive — du personnage principal.
La structure polymorphe, à plusieurs registres et combinaisons de ce roman à tessiture polysémique avait besoin d’une voix qui porte haut les «chuchotements» de la ruche.
Le timbre d’une soprano dramatique.?La note de l’éditeur, en quatrième de couverture, résume parfaitement la trame de l’ouvrage organisé en quinze chapitres. Voici ce que dit cette note qui met en appétit : Chuchotements est une fiction où les personnages qui gravitent autour de Hourria (avec 2 r qui signifie liberté), principale héroïne, livrent des secrets et lui font des aveux. D’abord à voix basse tels des bruissements, puis à voix haute.?Hourria apprend alors dans la douleur que les vérités finissent toujours par éclater au grand jour surtout lorsqu’elles sont liées à l’Histoire.?Le passé ressurgit tôt ou tard et finit par rattraper ceux qui croient pouvoir l’effacer et l’enterrer.?Indignée par ce qu’elle découvre, Hourria est pourtant amenée elle-même un jour à dissimuler à ceux qu’elle aime des vérités qu’elle considère impossibles à révéler.
Toutes les vérités — surtout historiques — sont-elles bonnes à dire ? Le lecteur aura un avis sur la question bien évidemment. Chuchotements, ce sont la patrie souffrante et une époque révolue où Alger, ville natale de l’auteure, ne sera plus jamais «El Assima» d’antan. «El Assima» enfermée dans nos mémoires. Chuchotements c’est enfin le devoir de mémoire face au déni de justice.?Devoir d’autant plus urgent qu’on ne saurait confondre le bourreau et la victime.?Les loups ne deviendront jamais des agneaux.»
Des thèmes récurrents chez Leïla Aslaoui-Hemmadi mais qui, cette fois-ci, sont prolongés et réadaptés dans un roman original, où l’auteure mélange avec bonheur les sous-genres.?Dans Chuchotements, le jeu de construction romanesque mêle à la fois la fresque, la saga familiale, le vécu et l’expérience personnelle, le reportage (les situations semblent si vraies !), l’histoire, le récit à intrigue... Le ton, l’atmosphère, les descriptions et les dialogues — travaillés avec soin — donnent une impression d’action continue dans le présent, y compris lorsque le lecteur est conduit à faire des sauts dans le passé.?Alternance de scènes au passé, au présent et qui sont action et mouvement.
Ces scènes de vie débutent à l’aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle, il y a vingt ans.?Dans ce premier chapitre intitulé «Le retour», Hourria
(avec deux r) attend patiemment d’embarquer dans un avion de la compagnie nationale.?Elle doit rentrer à Alger car sa mère l’avait appelée et pleurait au bout du fil...?Pourtant, «cela faisait à peine huit jours qu’elle était arrivée à Paris et devait y séjourner un mois. Elle s’était dit que loin des bombes, des larmes et du sang en cette année 1995, elle parviendrait peut-être à décompresser et surtout à dormir».?Hourria se doute bien que sa mère lui cache quelque Òde la famille Sarbou, l’auteure met pour ainsi dire le doigt sur la plaie : la violence en germe, insidieuse ou brutale, physique ou morale qui s’était engouffrée dans les béances de l’histoire.?Où est la vraie libération lorsqu’il y a abus d’autorité, déni de justice, absence de citoyenneté, soumission et marginalisation des femmes, mentalités rétrogrades, prise de pouvoir et domination par la violence ?
La maison des Sarbou, ici, est une métaphore de l’Algérie trahie et que des «gueux» (au sens d’«indigents sur le plan de la pensée et source des maux de l’Algérie», précise l’auteure) se sont appropriée. Cette violence multiforme née d’une cassure — l’élan de la révolution et de l’indépendance a été brisé — ne s’arrêtera pas.?Quand Hourria revient à des préoccupations plus terre à terre, elle est aussitôt entraînée dans le tourbillon des années de sang et de terreur.?Cette fois, elle est témoin d’une «guerre sans visage» qui allait emporter son frère Nabil, avocat brillant, après son mari journaliste...
Grâce à une grande maîtrise des techniques d’écriture, Leïla Aslaoui-Hemmadi tient le lecteur en haleine jusqu’à la chute finale, assez renversante et qui résume on ne peut mieux l’esprit de ce livre courageux.
Entre-temps, le lecteur aura appris à aimer la passionnante galerie de personnages vivants, complexes et tellement vrais qui gravitent autour de l’héroïne du roman. Une Hourria aux multiples facettes : à la fois douce, tendre, aimante, dure, combative, désenchantée, révoltée, en proie au doute mais... toujours debout.?Un bel hommage à la patrie.
Hocine Tamou

Leïla Aslaoui-Hemmadi, Chuchotements, éditions Dalimen, Alger 2015, 386 pages.

 

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