Leila Aslaoui-hemmadi à “Liberté” : “Mon combat est toujours le même, je lutte contre l’oubli”

 

Par : Hana Menasria | liberte-algerie.com | 18/11/2013

leila aslaouiL’auteure vient de sortir aux éditions Dalimen deux ouvrages, Lambèse, mon destin et Pour tout ce que tu m’as appris. Dans cet entretien, elle revient sur ces deux ouvrages, son combat contre l’oubli et le pardon.

Liberté : Pourriez-vous nous parler de votre roman Lambèse, mon destin ?
Leila Aslaoui-Hemmadi : Lambèse, mon destin est un roman inspiré de faits réels et il y a évidemment une grande part de fiction. C’est un livre qui retrace les deux pages d’histoire qu’a connues l’Algérie : la guerre de Libération et la décennie noire. Durant la guerre de Libération, le héros principal Sid Ali, était encore très jeune, il est fils de chahid. Il y a un fait précis dans sa vie d’enfant qui l’a poursuivi tout le temps. Il y a une image récurrente, elle le poursuit adolescent, elle le poursuit jeune homme et sa vie bascule à cause de ce fait. Quand sa vie bascule, le voilà partant sur Lambèse comme détenu. Ensuite, il est libéré, il revient, et là, c’est la décennie noire et il est patriote. À nouveau, sa vie bascule, pas durant la période où il a été patriote mais pendant la période où il a été désarmé au moment où on a amnistié des terroristes.

.

L’histoire récente de notre pays tient la place la plus importante dans vos questionnements littéraires. L’oubli est une véritable problématique dans votre œuvre. Où en est votre combat aujourd’hui ? Comment la littérature  peut-elle combattre l’oubli ?
À travers l’écriture des derniers ouvrages, notamment, Le cartable bleu, sans voile, sans remords et Lambèse, mon destin, mon combat est toujours le même, je lutte contre l’oubli, je lutte contre l’amnésie et je défends la mémoire. L’écriture est magique parce qu’elle vous permet d’exprimer à la fois des sentiments et de poursuivre un combat que vous ne pouvez même pas mener parce que vous êtes en face d’une loi (réconciliation nationale). Pour mon combat, je suis comme tout le monde, face à la loi que pouvez-vous faire ? C’est une loi très injuste. C’est un décret présidentiel qui d’un revers de la main gomme tout une page d’histoire, c’est injuste pour les victimes mais il y a leurs familles, il y a nos mémoires et on ne peut pas gérer les mémoires et les cœurs avec une loi. Mon combat, c’est à travers l’écriture et puis, ce sont des témoignages et j’espère que les historiens en feront usage dans quelques années.

Vous êtes contre le pardon “étatique”. Qu’entendez-vous par là ?
Elle a beau être scélérate, elle a beau être injuste, de toute façon c’est la loi. La charte de la réconciliation nationale est là, elle vous dit que de toute façon, vous n’avez plus le droit de dire quoi que ce soit à ces gens là. Hier, c’étaient des tueurs, des criminels et aujourd’hui, ils ont été pardonnés par une loi et non pas par les victimes. Donc, il n’y a plus rien à dire et finalement, l’écriture vous permet de perpétuer ce combat et de dire que nous sommes encore là, la mémoire est encore là, le combat est toujours là et on n’oublie pas et on ne pardonne pas. Jamais, je ne pourrai pardonner. Le combat que je mène, je ne le mène pas pour moi, je le mène pour toutes les victimes : journalistes, policiers, pour tous ces jeunes, et ces filles embarquées,  kidnappées, violées et qui ne sont même pas reconnues. Ce n’est pas seulement mon drame à moi, la logique veut que vous ne pouvez pas accorder votre pardon à quelqu’un qui ne vous le demande même pas ! Ces gens là n’ont même pas demandé à être pardonnés, on leur a servi cela sur un plateau d’argent. Vous ne pouvez pas tourner une page aussi violente sans thérapie collective, c’est-à-dire sans dire ce sont elles les victimes et lui, c’est le bourreau. À la limite, le bourreau vient et dit voilà ce que j’ai fait et voilà les circonstances pour lesquelles je l’ai fait, je demande pardon, et libre aux victimes de dire oui  ou non. Mais là, rien n’a été fait ! Ce dont on ne fait pas cas du tout et cela peut être une bombe à retardement, c’est une bombe à retardement parce que la violence, quand vous l’étouffez, elle ne peut engranger que de la violence. Que vont dire les jeunes générations dont les parents ont été assassinés, des deux côtés d’ailleurs ? Quand je dis mémoire, pas de pardon, pas d’oubli, je dis c’est vrai, ces gens là sont dans le même pays que moi, mais nous ne sommes pas ensemble, je n’ai rien à voir avec eux ! Comme je l’ai dit dans une émission télévisée, il y a un fleuve de sang entre eux et moi. C’est cela mon combat par l’écriture, je continuerai à dénoncer, je continuerai à dire qu’il ne peut pas y avoir d’oubli et cela me permet de rendre hommage à toutes ces familles qui souffrent. Aux victimes d’abord et aux familles ensuite.

Pour tout ce que tu m’as appris est un récit dans lequel vous rendez hommage à votre défunte mère. Pourriez-vous nous en parler ?
Pour tout ce que tu m’as appris, c’est beaucoup plus intimiste, c’est un hommage que je rends à ma mère. J’ai commencé à l’écrire lorsqu’elle est tombée malade et j’ai été jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’au décès. Je tenais à lui rendre hommage, cela n’a rien d’inédit. C’est une maman, n’importe quel enfant, n’importe quelle fille où n’importe quel garçon souhaiterait rendre hommage à ses parents quand ils ont été exceptionnels. Je voulais dire simplement, quel que soit l’âge qu’on peut avoir, on est toujours orphelin de sa maman. C’était surtout cela, je rends surtout hommage à son abnégation, à son courage parce qu’elle en a eu beaucoup. D’ailleurs, je n’ai rien inventé, avant moi, l’écrivain Malek Haddad, a dit au moment où on mettait sa maman sous terre : “Décidément, on est tous orphelins de sa mère même lorsqu’on a franchi la cinquantaine”. Disons que l’écriture de ce livre s’est imposée à moi.    

Ce qui est remarquable dans ce texte, et même dans tous vos textes –mais celui-là plus que les autres-, est que même lorsque vous évoquez la mort, il est toujours question de vie…

Il y a la vie et la mort, c’est aussi simple que cela, on ne peut pas occulter l’une surtout après tout ce qu’on a traversé. Je ne suis pas du tout dans le morbide, je crois à la vie, j’aime la vie, elle vaut la peine d’être vécue. Autant la vie est un combat, autant la mort est au bout. C’est au-delà de toute contingence. Il y a la vie, il y a la mort.         

 

 

Résidence Nour, 7 Rue de l'abattoir, Chéraga
Tél : (+213) 0555 013 014

 

Logo Point virgule

Résidence Nour, 7 Rue de l'abattoir, Chéraga
Tél : (+213) 0555 013 017

Vous êtes ici : Accueil | Actualité | Leila Aslaoui-hemmadi à “Liberté” : “Mon combat est toujours le même, je lutte contre l’oubli”